
Cela faisait plusieurs années que je m’étais fixé cet objectif de 8a.
Au fond je ne sais pas très bien pourquoi. Peut-être parce qu’il faut, pour avancer, des objectifs.
C’était au début une vague idée sans vraiment savoir comment y arriver. Mais suffisamment ancrée pour me guider.
Atteindre l’objectif m’a donné de la joie. Pas autant que le chemin pour y arriver.
Sur ce j’ai fait des choix. Moins de courses en montagne, moins de ski de randonnée, moins de grandes voies, moins de jogging, (beaucoup) plus de séances en salle.
Pas de plan d’entraînement structuré. Je n’aime pas ça, ne suis pas assez rigoureux pour m’y tenir. Juste la conviction qu’avec détermination, concentration et joie cela suffirait.
En chemin j’ai beaucoup appris. J’ai découvert, au sein de mon sport favori, de nouvelles facettes. Sur moi-même aussi.
Le résultat n’est pas arrivé par hasard. Les étapes sont venues une à une, dans une certaine logique.
A commencer par beaucoup grimper dans les surplombs, style qui me convient de prime abord moins. Sortir de sa zone de confort. Enchaîner les voies du septième degré, d’abord 7a+ puis rapidement l’accumulation des 7b. Rapidement à vue et de plus en plus tôt dans la séance.
Puis le travail dans le 7c. C’est là que j’ai appris. Accepter de faire des séances entières sans réussir une seule voie. Beaucoup tomber. Travailler les voies, parfois beaucoup. Structurer les séances pour réussir des projets. Avec les premiers succès et les premières joies. Celles de repousser son curseur.
Les premiers essais sont durs. Peu d’espoir d’enchaîner des voies aussi éprouvantes. Puis progressivement le corps qui s’habitue à l’intensité. Apprivoise la difficulté. Finit par y trouver des failles, des séquences, des repos. Ce qui paraissait très dur devient imaginable, assimilable, domptable.
En même temps que les premiers 7c s’enchaînent en salle je fais mon premier 7c falaise. Celui-là je suis allé le chercher au courage. Le temps était compté. Dernier jour à Siurana. L’émotion a été forte.
Puis l’évidence de se lancer dans un projet coté 8a. Deux en fait. Un en salle dans lequel je fais de gros progrès mais que je n’arrive pas à terminer faute de temps. Il est démonté. Cela ne risque pas d’arriver dehors. Le deuxième en falaise. Près de chez moi. A Lehn, avec vue sur les faces nord des Alpes bernoises et sur le lac de Thun.
Une fissure. Evidente.
Trois jours où nous grimpons comme des acharnés, limités physiquement par une grippe qui ne nous laisse pas. Surmotivés. Quasi fiévreux je finis par enchaîner toute la première section, technique et endurante. Le processus est enclenché.
Reste ce passage de bloc à assimiler et enchaîner. Rebutant, récalcitrant, il laisse planer le doute sur l’enchaînement de la voie. C’est aussi ça le 8a.
Deux semaines plus tard, le lendemain de mon anniversaire, je reviens avec un plan. Echauffement directement dans la voie, pour se remémorer les passages clés et préparer le corps. Les sensations ne sont pas excellentes, j’hésite beaucoup. Mais la concentration est là.
Au premier essai je réussis l’enchaînement. Les doigts plient dans le pas de bloc dur mais mentalement je suis là. La pensée me traverse – finit maintenant, tu n’auras pas à y retourner …
Ce qui a fait la différence ? Toutes ces voies dures travaillés jusque-là. Apprendre à l’esprit à rester lucide dans l’effort, même intense. C’est ça le point de bascule.
Pas d’émotions débordantes. De la gratitude.
Au cœur de ce projet il y mes compagnons de grimpe. Pas uniquement de ces derniers mois. J’ai appris de chacun.
La cordée avec Jesus a été déterminante dans ce succès. Nous avons construit ce chemin ensemble. Ce n’est pas un succès individuel. C’est un travail d’équipe. En fait c’est ça qui a fait la différence. S’épauler, se rendre disponible. Continuer à assurer l’autre dans des séances où l’on n’en peut plus. Aller à la salle malade ou blessé juste pour assurer l’autre. Apprendre de ses mouvements, de ses conseils. Changer d’avis. Changer de style. Pas tout le temps. Ponctuellement.
Il y aussi ma famille. Stéphanie et les enfants. Moi plutôt habituellement réservé sur mes projets de montagne, je me suis cette fois ouvert à eux. Pour partager, intégrer. Ils m’ont soutenu et accompagné. Sans eux je n’y serai pas arrivé. El le plaisir n’aurait pas été le même. Ils font partie de mon rituel de concentration avant mes essais sérieux. Ils ne le savent pas mais ils sont avec moi. Dans mes respirations, mon calme.

Aujourd’hui j’aimerais que Jesus finisse ce projet aussi. Que Njiva trouve les ressources et la paix intérieure pour suivre son propre processus. Que Bruno finisse son projet de 7a. Que mes compagnons de cordée s’éclatent avec ou sans moi sur le rocher ou la neige. Je veux être là pour eux. Pour mes enfants qui plusieurs fois par semaine découvrent ce sport fabuleux.
Je ne sais pas quel est mon prochain projet. Il n’est pas au centre de mes pensées. C’est très bien comme cela. Cela viendra.
