The Old Man of Hoy

By Bertrand, 6 juin 2011

Tout a commencé à la réception d’une salle d’escalade londonienne ouverte depuis peu, The Reach, que Nick voulait me faire découvrir. Au mur, une affiche titrée « The Old Man of Hoy » illustrant un grand pilier rocheux isolé et submergé. Celui-ci, raide, fier et sans concession représente l’archétype de la falaise, tout comme le Cervin est l’archétype de la montagne. S’en suit une conversation typique de grimpeurs :

Nick : « Je rêve de faire cette escalade … »
Bertrand : « Où est-ce que cela se trouve ? »
N : « Dans des îles, au Nord de l’Ecosse »
B : « Est-ce que c’est dur ? »
N : « Relativement, c’est du trad’ anglais, un bon 6a. Mais le problème n. 1, c’est la météo… »
B : « Allons-y ! »

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La pointe du Old Man of Hoy

Moins d’un an plus tard, Stéphanie, Katja, Nick et moi, nous retrouvons à Inverness, dans le nord de l’Ecosse, dans le but d’aller rendre visite à ce vieux monsieur…

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Quelle équipe !

Entre temps, j’ai pu en apprendre un peu plus sur ce fascinant « sea stack » comme l’appellent les anglais! Grimpé pour la première fois en 1966 par le célèbre Chris Bonnington, le Old Man of Hoy tient une place particulière dans l’histoire de l’escalade britannique. En effet, celui-ci sera le théâtre une année plus tard d’un ambitieux reportage télévisé de la BBC qui a retransmis la répétition de l’ascension, permettant au public anglais de suivre les exploits de sa nouvelle génération de grimpeurs. En France, ce nom résonne grâce à Catherine Destivelle qui réalisa trente ans plus tard la première féminine en solo.

Je réalise également ce que cet « allons-y » signifiait. En effet, ce pilier de 137 mètres, tout de grès rouge, est isolé dans l’archipel des Orcades, au fin fond du nord de l’Ecosse sur l’île de Hoy. Le voyage nécessite à lui seul deux journées et deux ferrys pour y accéder.

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Il y a plus de moutons que d'habitants !

Cela ne serait rien si la météo n’y était pas d’une légendaire instabilité. La Bretagne de l’Ecosse en quelque sorte… Au-delà de la maitrise technique nécessaire à l’escalade, la clé du succès réside dans la chance d’obtenir une fenêtre météo favorable. Aussi, il est très difficile, voire impossible, de prévoir ce voyage à l’avance. Tout ceci sans compter sur la mousse qui recouvre certaines parties du rocher, rendant l’escalade impossible par temps humide, sans les nués de « midges », des insectes écossais particulièrement avides de sang humain, se déplaçant par nuées et attaquant les touristes tout au long de l’été, et sans les colonies d’oiseaux, mouettes et autres fulmars, qui ont adopté ce rocher pour installer leur nid et qui crachent un liquide aussi nauséabond que tenace, mélange de fiente et de crachat vert-brun immonde, sur quiconque oserait  troubler leur tranquillité…

En somme, il n’y a pas de période propice pour pénétrer cet endroit sauvage et nous décidons donc de partir en ce début de mois de juin, et de tenter de notre chance. Bien nous en a pris !

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Beauté sauvage

Cependant notre périple débute de travers puisque nous manquons le premier ferry qui devait nous mener depuis Scrabster, sur les côtes au nord de l’Ecosse, jusqu’à l’île principale des Orcades, le « Mainland ». Le nombre de ferrys effectuant cette liaison à cette période de l’année étant limité à deux, nous avons un moment de doute quant à la possibilité de rejoindre Hoy dans le temps imparti. D’autant que la météo s’annonce sous les meilleurs auspices… Après quelques appels nous arrivons néanmoins à prévoir une nuit sur le Mainland et à réserver une place sur le premier ferry en direction de Hoy, ouf !

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Picnic improvisé sur le parking de l'embarcadère, quel charme !

Nous profitons de l’après-midi de libre que nous avons pour entamer nos nombreuses provisions, dans un pique-nique improvisé sur le parking de l’embarcadère (charmant !) puis pour effectuer une très belle balade sur les côtes. Nous y apercevons pour la première fois la silhouette pâle de notre Old Man. Ceci nous permet également de nous accoutumer à ces nouveaux paysages et d’admirer le travail de l’océan sur ces côtes de grès où l’érosion donne une allure unique à ces côtes striées.

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Paysage typique de ces côtes martimes du nord de l'Ecosse

Une fois sur le ferry, nous jouissons d’un point d’observation unique sur le Old Man qui passe progressivement d’une protubérance à peine distinctive, à un impressionnant pilier, conforme à notre imagination. Le soleil couchant nous dévoile alors le secret de son nom. En effet, l’ombre du rocher projeté sur les contreforts de la falaise fait penser à un vieil homme courbé.

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Le vieil homme se dessine au rythme de notre traversée

La nuit sur l’île est rythmée, non pas par les vagues, mais par la mélodie des plats que Nick nous a savamment préparé, faisant taire toute présomption pesant sur les qualités culinaires de nos amis d’outre-manche. Nous en profitons également pour préparer méticuleusement nos sacs pour le lendemain, quelque peu inquiets par le poids de la quantité de ferraille que nous avons apporté. N’est pas Catherine Destivelle qui veut…

Le lendemain nous arrivons une bonne heure en avance pour le second ferry qui nous mène sur Hoy ! L’excitation commence à monter d’autant que le temps est superbe, ce qui nous promet, nous le savons désormais, une tentative d’ascension quasi certaine.

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C'est parti pour Hoy !

C’est avec beaucoup de joie que nous rejoignons notre camp de base situé dans la baie de Rakvick, un rustique refuge. Celle-ci est bordée d’un côté par l’océan et les falaises, et de l’autre par de vastes étandues vallonées et désertiques, faite de monts aux couleurs ocres, terre et vert pâle, où seules quelques maisons en pierre isolées sont le signe d’une quelconque présence humaine. La musique irlandaise qui nous accompagne colle à ravir à ces paysages.

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La baie de Rakvick au petit matin

Sans tarder nous nous mettons en route, et après une heure de marche nous apercevons à nouveau la pointe de notre Old Man, mais cette fois du côté de son versant accessible à pied.

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Il apparaît de nouveau

Arrivés au bord de la falaise, nous le surplombons de quelques mètres et pouvons apprécier pour la première fois le théâtre de notre aventure à venir. Nous embrassons en effet l’ensemble de la face et la vue est vraiment impressionnante. Je ressens pour la première fois un léger frisson, mélange d’excitation, de concentration et d’appréhension. A bien des égards ceci me rappelle le Verdon et ce que j’ai pu ressentir lorsque Vincent et moi avions penché notre tête depuis le haut des gorges pour y plonger notre regard et découvrir un précipice immense. Ceci avant que y jetions nos cordes pour y descendre en rappel.

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Il va falloir y aller...

Après avoir embrassé Katja et Stéphanie, nous nous engageons dans la marche d’approche qui demande déjà toute notre attention car malgré l’absence de pluie lors des derniers jours, le terrain, majoritairement terreux et herbeux, est très humide et instable par endroits. En tant que tel le Old Man n’est pas un véritable « sea stack » puisqu’un fragile et étroit enchevêtrement de blocs rocheux nous permet d’accéder à son pied (sans pour cela devoir nager !).

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Les dimensions semblent bien différentes à mesure que l'on s'approche

Au pied de la paroi, la cordée se met en place ; nous échangeons peu car nous savons chacun ce que nous avons à faire et nous nous concentrons sur l’escalade. Après un échange visuel complice Nick s’élance en tête dans la première des cinq longueurs qui jalonnent les 137 mètres dressés devant nous. Nick est chargé de matériel, dégaines, friends, coinceurs, sangles, mousquetons et autres hexcentriques afin de déjouer les pièges de cette escalade terrain d’aventure, typiquement britannique, imposant de placer son propre matériel de protection et laissant de ce fait la roche libre de toute trace du passage humain. La voie étant composée en majeure partie de fissures, ce terrain se prête particulièrement bien à cet exercice.

Puis c’est à mon tour d’avoir le plaisir de m’élancer sur ce beau grès rougeâtre dont les nombreux grains de sables de surface roulent sous mes doigts. Je me sens très vite à mon aise dans ce nouveau terrain et je profite lentement de chaque mouvement afin de bien profiter de ces sensations nouvelles. Une fois au relais, Nick et moi échangeons nos premières impressions avant que je ne récupère le reste du matériel et m’engage dans la deuxième longueur que je sais être la plus dure. Je dois tout d’abord désescalader deux mètres de rocher facile avant d’entamer une traversée horizontale de 5 mètres sur la droite qui m’amène sous un premier dièdre surplombant traversé d’une large et franche fissure.

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Je suis engagé dans la fissure

Ce passage demande l’utilisation de blocages dont je suis peu coutumier lors des entraînements sur mur, mais les prises de pied sont franches et c’est sans trop de difficultés que je me retrouve sous le deuxième passage surplombant en forme de grand toit. Celui-ci me donne la possibilité d’utiliser mon plus gros friend, ramené spécialement des Etats-Unis par Jean-Baptiste, que je place dans une fissure au sommet du toit, afin de retenir une éventuelle chute lors de mon basculement à venir pour passer cet obstacle.

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Moment de concentration avant de m'élancer

Je crois utile de noter qu’à ce point je trouve dans la voie quelques protections laissées en place, vestige du passage de grimpeurs. D’une commune envie, Nick et moi nous étions entendus pour ne pas les utiliser. Question d’éthique…

Après avoir basculé mon corps vers le vide, je trouve les prises nécessaires de la main droite et du pied droit pour me permettre de me stabiliser bien que la structure sableuse de la roche ne permette pas de vrai repos. Après une hésitation qui me paraît durer des siècles je décide de m’élancer et trouve les rapidement les appuis qui me permettent de sortir de ce passage délicat. Je rassemble toute ma concentration sur les 8 mètres d’escalade à venir car, ne disposant plus de friends, je dois la parcourir en libre jusqu’au relais. Une fois celui-ci atteint je peux souffler. Le plus dur est fait ! Je m’installe confortablement et en profite pour faire coucou aux filles, qui contrairement à ce que je pensais, ne peuvent pas clairement identifier nos mouvements.

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Nick sort du crux de la voie

Je pense alors à Nick qui va devoir lui aussi passer la traversée qui est délicate pour le second. Malgré les difficultés Nick me rejoint peu éprouvé par la longueur, souriant même. L’entraînement a payé ! Les deux longueurs suivantes sont un astucieux cheminement le long d’un système de fissures et de vires, uniquement troublé par la présence de nombreuses mouettes, dont la vigueur des cris émanant de leurs becs acerbes, ne me rassurent pas. Alors que je mets le pied sur une vire, je découvre une dizaine de mouettes qui accueillent ce curieux visiteur avec circonspection. Je suis d’autant plus inquiet que je viens de passer 5 mètres d’une zone protégeable et que je me retrouve à la merci de ces oiseaux sans vergogne. Quelle n’est pas ma surprise quand Nick choisit ce moment précis pour pousser la chansonnette. Chanteur professionnel, je suis habituellement ravi de pouvoir profiter de ses prestations vocales mais force est de constater que le moment est mal choisi… « Nick, could you please not sing!». C’est certainement la première fois que quelqu’un lui demande cela !

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Tous les petits points blancs sont des menaces potentielles....

Nick s’élance alors en tête dans la dernière longueur de l’ascension qui débouche au sommet du pilier. Celle-ci a une allure splendide, en forme de dièdre fissuré de tout son long offrant les prises nécessaires à son escalade. Je regarde Nick progresser avec assurance jusqu’à ce qu’il disparaisse totalement de mon champ de vision.

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Nick pose ses protections dans ce dièdre splendide

Lorsque je l’aperçois à nouveau quelques minutes plus tard nous sommes tous deux sur l’antécime où Nick m’accueille d’un radieux sourire. Nous rejoignons alors tous deux, d’un grand pas, le sommet où nous pouvons savourer cet instant.

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Au sommet...

D’autant plus savoureux que Nick me propose un morceau de gâteau concocté par une amie spécialement pour l’occasion…

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Mmmmh c'est bon

Nous en profitons également pour faire de grands signes à Stéphanie et Katja ainsi qu’au ferry qui passe derrière nous. Quelle étrange sensation que de se sentir observé alors qu’habituellement c’est la solitude qui domine ces instants. Les filles nous apprendront par la suite que le ferry avait répondu d’un coup de klaxon à nos signes enthousiastes (que nous n’avions pas entendu à cause du vent).

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Le ferry répond à nos appels d'un coup de klaxon

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Nick, vole vole haut dans les airs

Nous entamons alors la série de rappels qui doit nous mener au bas du pilier. Le troisième et dernier est particulièrement impressionnant. En effet, afin d’éviter de devoir laisser une corde fixe en place pour remonter la traversée de la seconde longueur, nous avons suivi les conseils des guides qui annoncent que les deux derniers rappels peuvent être combinés sous réserve d’utiliser des cordes de 60m. Une fois sur place le vide est impressionnant et nous doutons quelque peu de la distance qui nous sépare du bas. Une chose est sure, ce rappel de 59,5 mètres en plein vide restera dans nos mémoires.

Lorsque Nick et moi remontons ensemble les pentes nous ramenant à la falaise faisant face au Old Man, je marche accidentellement sur un nid de mouettes dissimulé sous une motte d’herbe et parfaitement invisible. Affolées celles-ci projettent alors sur moi leur fiente nauséabonde déjà mentionnée et en s’envolant me font perdre pied ce qui provoque ma glissade sur plusieurs mètres. Un peu plus et je plongeais dans le mer en contrebas…. « I am totallly covered of shit » répète-je plusieurs fois à Nick qui après sa peur initiale ne peux s’empêcher de rire de ma mauvaise fortune.

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« I am totallly covered of shit »

The Old Man venait de rendre ses dernières armes…

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De retour sur la terre ferme, heureux

Les deux jours suivants nous avons pu profiter pleinement des autres beautés de l’archipel qui se révèle incroyablement plus riche que nous ne l’attendions, notamment sur le plan historique. En effet, la baie de Scapa Flow, qui forme un véritable port naturel sur les côtes du « mainland », était le principal port d’attache de la flotte britannique dans le nord de l’atlantique durant les deux guerres mondiales. Cette situation stratégique a laissé de nombreux vestiges de la guerre sur l’île, et notamment l’émouvante chapelle italienne, construite par des prisonniers de guerre italiens avec comme base deux baraquements militaires.

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La chapelle italienne

La faune est également très riche, avec une mention spéciale pour les macareux moines dits « puffins » et les phoques qui sillonnent discrètement les abords des plages.

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Un puffin, mascotte de l'île

L’undes souvenirs marquants de ce week-end restera l’enthousiasme débordant de Nick qui fera un compte rendu, plus ou moins complet, sur notre ascension à quiconque croisant notre chemin… Ceci nous mènera jusque dans la cabine du commandant du ferry. En effet, Nick souhaitait lui offrir une photo de Katja nous montrant au sommet avec le ferry en arrière-plan. Or le capitaine se souvenait très bien de nous et nous as reçus durant la traversée. Celui-ci était très rassuré d’apprendre que nous n’étions que deux à avoir réalisé l’ascension. Ses collègues lui avaient fait croire que son klaxon avait surpris l’un de nous qui était tombé dans le vide sur le coup… Ce à quoi Nick lui a suggéré de klaxonner plus fort la prochaine fois car nous n’avions rien entendu !

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En compagnie du capitaine 🙂

Nous en profitons au passage pour observer à la jumelles les 400 mètres de falaise de Saint John’s Head. Après un tel succès, l’entente cordiale n’a qu’une idée en tête, revenir.

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Cheers His Hoyness Mr Super Strong Nick

Pour les amateurs de la langue de Shakespeare, le récit en langue originale de mon cher compagnon de cordée Nicholas H Smith

2 Comments

  1. thibaud dit :

    Superbe !!! Ca chauffe les cuisses rien qu’en regardant ! Bon niveau de photo en plus !

  2. thibaud dit :

    Et les nouveaux articles ils sont ou ????

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