Quelle aventure !
Rappels en fil d’araignée, pendules, traversées pieds dans l’eau, grottes, cheminées, fissures déversantes.
« Pour la mémoire de nos enfants », voie longtemps convoitée par Vincent, est un récital. Une ode à l’escalade sous toutes ses formes et à la nature. Chaque longueur a son caractère, son point de vue unique sur la mer et les entrailles calcaires de la côte.
Mes compagnons, à l’issue de cette longue et folle journée, ont très bien résumé la situation. C’est une course de montagne, au niveau de la mer ! Le Devenson a tout d’un théâtre de plein air pour des aventures de haut vol. Pas moins de deux heures de marche et l’équivalent en rappels vertigineux sont nécessaires pour regagner le pied des voies. Pied qui n’en est pas un puisque la houle méditerranéenne remplace le confort terrestre habituel.
Une certaine tension est présente dès le départ et ne nous quitte pas avant de prendre pied sur le sentier original. Car la sortie doit se faire par le haut ! Tension pas diminuée par le sauvetage en hélicoptère de notre deuxième cordée à la suite de la luxation de l’épaule de Philippe au terme d’une journée forte en émotions. La dernière longueur, appréciée à la lueur de nos lampes frontales, se transforme en espace de méditation. Les gestes ralentissent, le rythme aussi, les sens s’éveillent.
Ces derniers temps je n’ai pas suffisamment écrit dans la foulée des courses effectuées. C’est dommage, des émotions s’envolent comme des feuilles dans le vent de nos vies. Je souhaite cette fois en laisser quelques traces.
Au départ de la 8ème longueur Vincent m’interpelle sur la diversité de la course, ses difficultés (nous sortons d’une longueur intense qu’il a brillamment grimpé) et sur l’obligation presque impérieuse de prendre chaque difficulté les unes après les autres, sous peine de se laisser écraser par l’ensemble. C’est en effet une qualité essentielle en escalade et, je le crois, dans la vie. Accepter d’avancer pas à pas, sans savoir quelle sera la prochaine difficulté, mais s’engager tout de même avec confiance et détermination. Cela ne veut pas dire, entre parenthèses, d’aller avec des œillères au-devant de difficultés insurmontables. Cette confiance raisonnée s’acquiert dans le travail, l’expérience et le partage.
En milieu de 3ème longueur nous sommes confrontés à un pas vraiment malcommode. Pendant de longues minutes je m’évertue et je m’épuise à chercher la solution. La voie est encore très longue et je m’interroge fugacement, pourquoi je n’accepte pas de tirer sur la dégaine toute proche pour passer et se concentrer sur la suite. Cet instinct de vouloir passer proprement m’accompagne depuis mes toutes premières escalades. Je crois qu’il s’explique par une croyance bien ancrée chez moi : abandonner sur cette première difficulté, c’est ouvrir la porte aux abandons futurs. Jean-Jacques Goldman le dit à sa façon poétique et tellement mieux que moi :
« Coulent les fontaines jusqu’où s’échouent
Les promesses éteintes et tous nos vœux dissous
C’était des ailes et des rêves en partage
C’était des hivers et jamais le froid
C’était des grands ciels épuisés d’orages
C’était des paix que l’on ne signait pas »
Je ne suis pas encore prêt à signer ces paix. Ces batailles me rendent vivant et me font grandir. Je m’y blesse aussi, mes doigts n’en sortent pas toujours indemnes.
Impossible de passer sous silence l’épisode du secours par hélicoptère de Philippe. C’est uniquement mon ressenti de la situation ici, je m’en excuse. C’est aussi le seul que j’ai vécu et puisse retranscrire fidèlement !
Mes expériences passées teintent certainement ma conduite en de pareilles situations. Je me rappelle par exemple cette sortie à l’aiguille du Pouce où je n’ai pas osé prendre la course en main (pour laisser de la place en tête de cordée à mon compagnon pourtant beaucoup trop lent). Nous en étions quitte pour une froide nuit en altitude, sans équipement, sous la neige.
Au moment où j’ai réussi à établir le contact téléphone avec Philippe et que j’ai appris sa blessure, l’appel des secours m’est vite apparu indispensable. Même si Pierre et Philippe n’en étaient pas encore arrivés à cette décision. Le chemin à gravir était encore long, les difficultés prononcées et la luminosité déjà fortement réduite. J’ai forcé la décision. Cela ne me ressemble pas et je n’aime pas cela. C’était sans doute malgré tout un bon choix.
Je sais aussi, que je mets une certaine pression sur ma cordée pour avancer. Ce n’est pas de l’égoïsme ni de l’indifférence. Nous étions 3 longueurs au-dessus de Philippe lorsque nous avons réussi à établir le contact audio. Les grandes difficultés étaient derrière nous. Notre cordée à l’abri. A chaque relais j’ai mis une certaine pression pour ne pas trop attendre et continuer à gravir les difficultés. Si je ne l’avais pas fait il est possible que nous ayons trouvé à quatre une solution pour sortir tous ensemble. Je n’en suis pas sûr.
Grimper avec mes amis et mes enfants est l’une des plus belles réussites de ma vie. Elle n’est pas sans danger. Rentrer le soir en famille et en bonne santé demeure le plus important. Je ne suis pas professionnel et ne prend pas non plus généralement unilatéralement l’autorité d’un chef de course. J’essaie d’adopter un comportement sain dans le respect de qui je suis, ouvert et soucieux du bien-être de mes compagnons de cordée. Je dois de temps en temps en faire un peu plus. Je ne l’ai pas fait plus jeune et j’accepte davantage de le faire aujourd’hui. C’est un difficile et joyeux chemin de crête.
Pour finir ce florilège d’impressions, je dois encore parler de l’importance de grimper avec des personnes proches. Dans ce lot d’émotions, pas un mot plus haut que l’autre, pas un reproche. De la coopération, de l’écoute, de la compréhension et de l’amitié de tous bords. Nos caractères ont tendance à ne jamais si bien se révéler que dans ces moments de tension. Je suis honoré de vous compter parmi mes amis.
Merci chers compagnons de m’accorder votre confiance et de parcourir ces lignes de vie ensemble. Merci Philippe pour votre accueil à Marseille, pour le rougail saucisses et pour cette heureuse simplicité.









