Bivouac à l’Aiguille de la République

By Bertrand, 23 juillet 2012

Une passion s’accompagne bien souvent de la naissance de certains fantasmes, images d’Epinal sublimées de la pratique. Sauter au Grand Prix de Fontainebleau pour un cavalier, participer à la course d’aviron « The Boat Race » opposant Oxford et Cambridge pour un rameur, observer les cerisiers japonais en fleur à Kyoto par une belle journée printanière pour un passionné d’horticulture… Réalistes ou pas, proches ou lointains, ces rêves sont des moteurs permettant de sans cesse aller de l’avant et d’entreprendre de nouveaux défis. Pour un alpiniste, l’idée de coupler une ascension d’ampleur avec un bivouac en paroi est assurément très haut dans la liste de ces fantasmes. Et quelle plus belle manière de le réaliser que d’entreprendre l’escalade de la formidable pointe de l’Aiguille de la République ?

Par un jour d’hiver. L’Aiguille de la République avec à sa droite les Grands Charmoz

 

Bien visible depuis la vallée, cette pointe acerbe dégage une forte impression. Comment imaginer que des hommes puissent s’élever sur ce pic plus fin qu’une lame de rasoir et aux lignes fuyantes? Pour la petite histoire les premiers ascensionnistes durent recourir à une arbalète pour tendre un câble par dessus le sommet pour pouvoir s’y dresser…

 

Partis depuis la gare du Montenvers en toute fin d’après-midi, Stéphan et moi gravissons le long chemin d’accès nous menant à l’Envers des Aiguilles. Nous n’avons jusqu’alors réalisé qu’une course ensemble mais déjà j’éprouve une grande confiance à grimper à ses côtés dans les plus grandes parois du massif. Lourdement chargés de notre matériel de bivouac, nous quittons la gare du Montenvers et les derniers bastions de civilisation pour prendre pied sur la Mer de glace que nous remontons par sa rive gauche. Glacier, via ferrata, sentier de randonnée bordé de petites fleurs, pierrier : le chemin est varié et nous avançons d’un pas assuré, bien qu’un tant soit peu perplexes du fait de la météo maussade.

 

Arrivés au refuge de l’Envers des Aiguilles, deux alpinistes allemands nous regardent d’un air plus que suspect alors que nous leur indiquons notre volonté de poursuivre l’ascension ce soir, ce malgré la pluie qui s’abat sur nous et la lumière déclinante. Ceux-ci, ayant aperçu l’Aiguille lors de leur montée au refuge, la jugent « petite » et ne comptent visiblement pas se lever à l’aube. La course fait tout de même 650 mètres …

 

Certes il faut une bonne dose de motivation pour poursuivre en direction de l’Aiguille alors que nous sommes de plus en plus humides et que nous devons avancer à la lueur de nos frontales. ½ heure plus tard nous nous retrouvons nez à nez avec, non pas la, mais les rimayes de la République ! Nous savons que ce passage est l’une des clés de l’ascension et dans la nuit qui enveloppe les lieux, celui-ci devient extrêmement délicat d’autant que leur allure n’est pas rassurante. Si le premier ressaut de glace est entrecoupé d’un fragile pont de neige que nous traversons fébrilement mais sans encombres, le trou béant nous séparant de l’attaque rocheuse nous donne beaucoup de fil à retordre. Stéphan réussit malgré tout à franchir l’obstacle avec brio, tel un funambule, malgré la difficulté de se rétablir crampons aux pieds et mains gantées sur le rocher froid et humide. Nous parcourons encore une petite centaine de mètres dans le noir avant d’atteindre une plateforme suffisamment large pour nous accueillir pour la nuit.

 

L’endroit est certes exigu, légèrement en pente, mais en préparant notre bivouac pour la nuit, je réalise que je n’échangerais ma place pour rien au monde. Au menu du chef ce soir : riz Uncle Ben’s parfum citron-romarin ! Un vrai hôtel-restaurant 5* …

 

Malgré notre apparente précarité, notre moral est au plus haut et nous apprécions à leur juste valeur ces rares instants de pure liberté. Quelle ironie de se sentir si vivant, accrochés par nos baudriers à deux bouts de métal plantés dans une paroi hostile à plus de 3 000 mètres d’altitude.

 

Le confort d’un bivouac programmé est incomparable à une nuit forcée en montagne. Emmitouflé dans mon duvet et ma grosse doudoune je me rends vite compte que je vais avoir bien trop chaud malgré la température extérieure qui avoisine les 0°c ! Alors que Stéphan dort comme un loir, je peine à trouver le sommeil. Un mélange d’excitation et d’inconfort puisque je dois me repositionner toutes les 10 minutes à cause de l’apesanteur qui m’attire irrémédiablement vers le bord du précipice. Heureusement, je suis fermement attaché grâce à mon baudrier que j’ai gardé pour la nuit ! Si bien que lorsque le jour pointe le bout de son nez, j’ai les yeux écarquillées et suis à même d’apprécier le spectacle divin de jeu de lumières qui s’offre à nous.

 

Après un petit déjeuner frugal, nous voilà partis pour de longues heures d’effort. La majeure partie de la voie ne présente pas de difficultés techniques majeures et c’est surtout d’un sens de l’itinéraire aiguisé dont il nous faut faire preuve pour continuellement rechercher la ligne de faiblesse. Seuls les 100 derniers mètres demandent plus de précision et c’est avec plaisir que nous enfilons nos « PA » pour finir en beauté. Ouverte durant les premières années du XXème siècle alors que l’escalade était bien moins développée que de nos jours, nous avons à l’esprit ces hommes vaillants qui ont osé s’attaquer à ce monument. Six heures après notre départ nous prenons pied sur l’arête qui se révèle bien plus commode que ce que l’on pouvait imaginer d’en bas. Notre position sur ce promontoire est très impressionnante : à nos pieds ce sont plusieurs milliers de mètres de vide de toutes parts. D’où le courage déployé par Stéphan pour se mettre debout pour les besoins de la photo. Gaston serait fier de toi !

 

La journée est loin d’être finie cependant car il nous faut autant de temps pour redescendre qu’il nous en a fallu pour monter. Si bien que lorsque nous mettons les pieds sur le glacier au pied de la rimaye il est déjà passé 18 heures et nous avons perdu tout espoir de rallier à temps la gare du Montenvers pour le dernier train. Seul réconfort, nous retrouvons enfin une source d’eau fraîche pour apaiser nos gorges fortement desséchées par l’effort et le soleil. Nous aurons passé la journée absolument seuls, apercevant seulement une cordée sur la paroi voisine de la pointe des Nantillons. Après avoir entraperçu au petit jour les deux alpinistes allemands qui s’évertuaient à passer la rimaye, nous concluons qu’ils ont probablement dû faire demi-tour à un moment ou un autre.

 

Le retour vers Chamonix est long, d’autant que nous sommes à nouveau largement chargés et que celui-ci est des plus monotones dans son dernier tiers. Hagards, nous posons finalement définitivement nos sacs à 23h à Chamonix. Rompus de fatigue, seule la perspective d’un hamburger / bière de la Micro Brasserie à Chamonix nous motivait encore à garder une foulée acceptable. Quelle n’est pas notre déception lorsque nous trouvons porte close… Allez ce n’est pas si grave, de splendides images peuplent nos esprits comblés. D’amour et d’eau fraîche comme on dit…

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