Aiguille du Pouce – Voie des Français

By Bertrand, 29 août 2010

Plus un songe qu’une image, l’Aiguille du Pouce était l’un de mes principaux projets d’escalade, et ce sans a  voir jamais posé les yeux sur elle. En effet, ce sommet pourtant situé dans l’accessible massif des Aiguilles Rouges de Chamonix, se dresse dans une combe sauvage et reculée. Majestueux et imposant bloc granitique, sa face sud-ouest de plus de 500m oppose aux grimpeurs parois lisses et toits démesurés.

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La face Sud du Pouce

La course que Fabien et moi nous apprêtons  à réaliser, la Voie des Français, est réputée à juste titre pour son caractère montagnard. Longue et parfois délicate marche d’approche, équipement spartiate, difficultés soutenues, recherche d’itinéraire, retraite difficile et retour funambule après le sommet par une traversée d’arête, font de cette escalade une vraie course d’altitude où la cotation n’est qu’un élément parmi d’autres à prendre en considération.

Vue sur la Verte depuis les Aiguilles Rouges

Vue sur la Verte depuis les Aiguilles Rouges

Devant la durée de la course et les jours raccourcis de septembre, Fabien a la bonne idée de monter nos VTT jusqu’en haut de l’Index afin de pouvoir descendre rapidement après la fermeture du téléphérique. Après les avoir solidement attachés, nous entamons l’approche, que nous savons sèche en cette fin de saison, avec un équipement des plus légers (baskets, pas de crampons dans le sac). La progression se fait à bon rythme sur un rocher souvent scabreux et au bout d’une heure nous apercevons pour la première fois notre objectif depuis le col de l’Aiguille de la Glière. En arrivant au pied de la voie une cordée nous précède tandis qu’une autre s’apprête à entamer la Voie des Dalles.

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Le Pouce depuis le col de la Floria

Quelques acrobaties pour éviter de se geler les pieds sont nécessaires pour monter le névé neigeux barrant l’accès à la voie et nous pouvons attaquer la première longueur. Elle commence par une petite traversée puis un dièdre athlétique qui nous réchauffe tout de suite malgré sa faible cotation de 4b ! La roche mouillée et la glace renforcent la difficulté intrinsèque du passage. Les trois longueurs suivantes s’enchaînent bien entre passages en dièdre, rampe, traversée, toit et fissures qui offrent une escalade agréable et variée.

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Une cordée au premier relai

J’apprécie énormément cette grimpe en terrain d’aventure, c’est-à-dire sans protections permanentes sur le rocher, qui oblige une pause parcimonieuse des friends et autres coinceurs afin de trouver un juste équilibre entre sécurité et progression rapide, tout en laissant le rocher presque vierge de tout passage humain. Les longueurs qui suivent nous offrent des moments d’escalade magiques, certainement parmi les plus beaux que j’ai connus. Afin de se la représenter au mieux, l’aspect général de la voie est un dièdre ouvert gigantesque, chapeauté d’un toit non moins impressionnant, que nous escaladons par moments et escamotons à d’autres au fur et à mesure des difficultés.

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Un grand dièdre ouvert et des toits impressionnants

Sur notre droite, la voie des Dalles nous éblouit de toute la splendeur de ses parois fuyantes. On dit que les Français ont ceci de particulier qu’ils peuvent parler de nourriture en mangeant. Il doit en être de même pour les grimpeurs… Je n’ai pas pu m’empêcher, en effet, de penser que je souhaiterais parcourir cette voie voisine un jour et ce même si celle qui m’occupait actuellement était loin d’être terminée !

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Une cordée dans la Voie des Dalles

Nous remontons donc ce dièdre plein de caractère et dont la partie finale, très humide, change notre style d’escalade, se voulant fluide, en mouvements hiératiques, plus proches du renforgnage que du ballet. Ceci me rappelle la partie sommitale de la Demande et sa grande fissure ouverte qui m’avait tant fait transpirer ! Puis nous enchaînons avec une traversée horizontale sur la gauche sous les toits qui me rappellent les exploits de Cassin dans les Dolomites… Bref mon esprit divague beaucoup.

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Traversée sous le grand toit

Le reste de la voie est un peu moins intéressant avec de grandes longueurs plus faciles entrecoupées de passages herbeux nous menant jusqu’au sommet où nous savourons ce beau morceau de bravoure.

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Belle dalle difficilement protégeable

Cependant nous nous préparons rapidement pour la course d’arrête devant nous ramener aux VTTs. Nous ne la sous-estimons pas  car les nuages gris qui nous préoccupent depuis le milieu de la voie se sont accumulés rapidement. C’est maintenant un épais brouillard qui couvre le sommet et la progression se révèle très délicate dans ces conditions. Je regrette amèrement d’avoir négligé la boussole qui serait alors extrêmement précieuse. Nous arrivons malgré tout à partir dans la bonne direction et entamons la traversée. Cependant l’exercice est trop incertain sans aucun repère visuel et à mesure que nous progressons, le doute quant à la direction empruntée grandit. Ne serions-nous pas déjà passés par là ? Ce cairn indique t-il la direction ou est-ce juste un vulgaire tas de caillou ? Pouvons-nous nous fier à cette trace de pas ? A quel moment quitter l’arête pour regagner le téléphérique ? Devons nous utiliser ce relais ? L’esprit s’encombre de questions et la nuit commence à apparaître renforçant notre intensité nerveuse. Bizarrement moi qui suis d’habitude si sensible aux situations difficiles en montagne je reste particulièrement calme et ne m’inquiète pas plus que cela d’une nuit en altitude qui semble de plus en plus inéluctable. C’est à ce moment que nous commettons une deuxième erreur. Voulant forcer notre chance, nous croyons reconnaître un passage que nous avons croisé à l’aller et pensons être revenus au niveau du col de la Floria. Nous décidons de nous engager dans la descente. Mal nous en prend car avec ce brouillard et la nuit tombante, nous avions peu de chance de choisir la bonne route et nous nous rendons compte au bout de quelques mètres de notre erreur. Ainsi devons-nous refaire le chemin jusqu’à l’arête afin de trouver un emplacement de bivouac car la suite de la nuit ne fait maintenant plus de doutes. Je parle d’erreur car en nous engageant dans ce chemin nous avons pris des risques inutiles (chute, chute de pierre possibles) qui auraient pu compromettre grandement notre progression future.

Après avoir choisi un emplacement aussi confortable que possible, à l’abri des pierres et offrant de bonnes conditions de sécurité, et après avoir placé nos protections nous nous installons sur le rocher. Pas d’eau chaude, pas de réchaud, pas de couche de vêtement supplémentaire, la nuit s’annonce froide d’autant que la météo prédit vent et neige… Nous prévenons nos familles et le PGHM. Au-delà de notre situation qui ne nous semble pas si compliquée que cela, c’est la pensée de notre famille qui s’inquiète qui est le plus dur à vivre. Heureusement, j’ai emporté une couverture de survie que nous partageons avec Fabien et une paire de gants.  Troisième erreur, nous aurions du nous assurer d’avoir deux paires de gants et deux couvertures de survie, au cas où… Après avoir mangé les restes de sandwichs et les dernières barres chocolatées, nous essayons de fermer l’œil tout en nous demandant si nous sommes loin de nos vélos… Le début de la nuit n’est pas trop désagréable même si les heures passent lentement. Nous n’arrivons à dormir que par intervalles de quelques minutes. Vers deux heures du matin, la neige et le vent se réveillent augmentant la difficulté de l’attente et malgré toute notre bonne humeur nous ne pouvons pas nous empêcher de pester… Ne pouvant dormir et ayant le dos engourdi par la neige qui s’accumule dans tous les recoins, je repense à mes lectures montagnardes et aux grandes premières, ponctuées parfois de 3 ou 4 bivouacs de fortune et admire ces instants de courage. Les heures passent. Nous n’osons regarder notre montre trop souvent de peur d’être déçus et rationnons donc le nombre de constations ! Notre nuit sera en grande partie consacrée à deviner l’heure de lever du soleil, les premiers rayons qui viendront nous réchauffer, nous sortir de notre stupeur et nous raccompagner. Lorsque finalement le petit matin apparaît nous sommes recouverts de neige et mettons un grand moment pour gesticuler et raviver nos membres. Le brouillard est toujours présent mais se fait plus discret par intervalles pour nous laisser redescendre, un peu transis.

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