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Semaine chahutée à Siurana

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Est-ce que je reste dans mon niveau et enchaîne de belles lignes ? Ou est-ce que j’entame un projet à la limite supérieure de mes capacités et me concentre sur une belle ligne exigeante ?

Cette question m’a habité lors de nos premiers jours à Siurana.

Il y a l’envie de découverte qui invite à picorer ça et là. Il y a aussi la peur d’essuyer des échecs, s’entêter dans un projet trop dur, ne pas être à la hauteur et finalement passer à côté du séjour.

Quand en plus la météo joue fortement avec nos nerfs, difficile de s’engager trop fortement dans un unique projet. J’ai ainsi déjà, presque inconsciemment, fait une croix sur mon projet de 8a pour cette fois.

C’est ainsi que les deux premiers jours de grimpe, acclimatation oblige, nous découvrons deux fantastiques falaises et essayons, ça et là, différentes lignes. Certaines passent et offrent beaucoup de satisfaction, La Vileta (7a) à Siuranella Centre (court enchaînement technique et physique à vue dans de petits trous déversants) et Pandagora (7b+) à Espero Primavera (longue escalade de 35 mètres sur mur raide légèrement déversant sur une ligne qui attire l’oeil à des kilomètres à la ronde). D’autres essais laissent des regrets, un 7a+ avec un mouvement sur prise cachée difficile à vue à droite de Siuranella (Siuranella Centre) ou encore Mandragora (7b+), magnifique ligne à Espero Primavera, avec un crux très technique et bloc, vraiment dur à vue. Toutes deux auraient pû être enchaînées en y revenant ou avec des conditions météo plus favorables.

Finalement c’est le troisième jour que l’évidence s’offre à moi. Après avoir remonté la belle fissure de Tikis Mikis à vue (7a), Jesús et moi nous lançons dans Estratosférico (7c/ 7c+). Mon premier essai est un calvaire. Je ne trouve pas les séquences, je râle sur les pieds trop patinés … J’atteins le sommet de la ligne épuisé, baffé par le rocher. Je ne me reconnais pas. Je me sens faible, incapable d’enchaîner ces mouvements qui requièrent un juste concentré de technicité et d’explosivité. Néanmoins, au moment de nettoyer à la voie (enlever les dégaines), je demande à Jesús la permission d’un deuxième essai. Je suis vaincu, pas abattu.

Au deuxième essai c’est la révélation. J’enchaîne toute la section dure des quatre premières dégaines, clairement le crux de la voie, où l’on ne peut pas s’arrêter de grimper et où le moindre détail compte. Je chute ensuite mais ressens une incroyable force et indicible joie. Oui, je suis capable de grimper cette ligne ! Je finis de grimper le reste de la voie avec plusieurs arrêts pour repérer les moments clefs. Je n’ai de loin pas réussi mais je suis heureux.

Ce soir là je ne grimpe rien d’autre et retourne plusieurs fois dans la section dure pour mettre au point les pas difficiles et régler les détails. Ces détails qui font toute la différence. Ce travail qui me permettra, je l’espère de faire un essai concluant deux jours plus tard. Travail qui entame aussi la crevasse grandissante de mon index droit … Espérons que je n’ai pas mis l’essai de trop.

Le lendemain nous sommes au repos forcé. Nous avons laissé dégaines au mur et corde sous un rocher pendant qu’une tempête de neige fait rage. Quatre ans que Siurana n’avait pas vue la neige. Calfeutré dans un canapé de l’hôtel, nous regardons la neige tomber et spéculons sur l’état de la paroi en fonction des vents qui soufflent en rafales de plus de 100 km/h.

Le lendemain matin, dernier jour de notre séjour catalan, nous découvrons un ciel partiellement bleu, un soleil qui joue à cache-cache et des vents toujours tempétueux. Heureusement nous avons choisi le secteur de notre projet en fonction des conditions. Nous y sommes presque à l’abri des vents même si le froid mord les doigts de bon matin et rend la progression difficile. D’autant que nos pulpes digitales ont bien souffert au cours des derniers jours, chahutés eux-aussi.

Un nouvel essai permet de comprendre un dernier détail dans la section du crux. Il reste deux heures avant de reprendre la route. Je me lance sans appréhension dans cette dernière tentative qui sera la bonne. Les mouvements difficiles du début sont enchaînés avec précision et sans fatigue excessive. Puis vient la longue section faite de petits pas difficiles après lesquels j’arrive à retrouver un peu d’énergie et à visualiser la suite des mouvements. Bruno qui grimpe une voie parallèle et Jesús qui m’assure m’encouragent et me donnent l’énergie nécessaire.

Car cette réussite c’est celle d’une cordée. Nous nous connaissons, nous nous soutenons. L’assureur-complice est la partie oubliée des succès en escalade. Il anticipe nos mouvements pour nous assurer au plus prêt, nous donner la confiance absolument nécessaire pour s’engager sans arrière-pensées, il nous motive aux moments où nous en avons le plus besoin, il sait patienter quand nous avons besoin de nous ressourcer et il se réjouit comme si c’était lui de nos succès. Cet esprit de cordée est ce qu’il y a de plus beau dans l’escalade. Bien plus beau que les succès. Car elle les transcende, les irradie et les dépasse. Cette relation est ce qui restera quand tous les autres souvenirs auront disparu. C’est sur elle qu’il me faut écrire. Merci chers compagnons pour votre présence. Sans elle tout ceci ne serait qu’absurde futilité. Avec vous on touche l’absolu, le vrai.

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